Les bâtiments se tournent résolument vers l'avenir, au nom d'un double principe : mieux construire pour alléger la facture énergétique et rendre maisons et bureaux de plus en plus "communicants".

Trois « murs » solaires alimentent en énergie la Maison du tourisme et des Cévennes, à Alès.
© Y. Jautard
La maison du futur ? Solaire et autonome ! »On se pincerait presque pour vérifier qu'une faille spatio-temporelle ne vous a pas expédié d'une pichenette dans les
années soixante-dix, à la belle époque des rêves écologistes. Mais non. Christophe Ménézo, coordonnateur de la thématique « Énergétique des systèmes solaires » au Centre de thermique de Lyon
(Cethil) 1, vit de plain-pied dans le xxie siècle et brandit de solides arguments : « Vu le contexte international de la limitation des émissions de gaz à effet de serre et les incertitudes planant sur les
ressources énergétiques fossiles, l'énergie solaire est forcément une solution d'avenir que l'on ne peut plus occulter en France pour répondre aux besoins en électricité, en chaleur et en froid
de l'habitat ; et pour s'orienter vers une autonomie à l'échelle de la maison individuelle, du bâtiment collectif et tertiaire, sinon du quartier », tant il s'avère
indispensable que le bâtiment ne se comporte plus en simple consommateur d'énergie mais progresse en sobriété et accède au rang de producteur. D'ailleurs, le 30 septembre 2005, le Cethil a
inauguré un nouveau laboratoire commun avec EDF, baptisé « Bâtiments haute efficacité énergétique », entièrement dédié à une meilleure utilisation des différentes formes d'énergie et à la
maîtrise des besoins.
Nul n'est prophète en son pays, refrain usé, mais une chose est sûre : l'habitat et le tertiaire sont responsables en France de la production d'environ 90 millions de tonnes de CO par an, sur
un total de 385 millions de tonnes. Le plan « Climat 2004 » ambitionnant de diviser par quatre les rejets hexagonaux d'ici à 2050, renforcer la place du solaire et des autres énergies renouvelables
sur – et sous – nos toits ne serait pas un luxe. Las, une grosse ombre, pour l'heure, plombe l'horizon : le maigre nombre des acteurs économiques concernés par le sujet, à tous les niveaux
(conseillers, bureaux d'études, fabricants, installateursconstate Christophe Ménézo. Autre handicap, la vitesse poussive de renouvellement du parc immobilier (1 % par an), sachant qu'il est plus
ardu de greffer du solaire sur du bâti existant que d'en adjoindre à du neuf. Quant à la motivation des décideurs… , fait observer Jean-Bernard Saulnier, directeur scientifique adjoint du
département des Sciences pour l'ingénieur (SPI) du CNRS, en charge du dossier de l'Institut national de l'énergie solaire (Ines) et ce, malgré certaines incitations fiscales.
Les projets technologiques qui mitonnent pour concevoir un habitat « zéro énergie » (c'est-à-dire générant autant d'énergie qu'il en consomme ou ne consommant aucune énergie fossile), voire à «
énergie nette positive » (produisant plus d'énergie que nécessaire) n'en mettent pas moins en appétit, qu'il s'agisse, d'abord, du solaire photovoltaïque dévolu à la production d'électricité
3 ou du solaire thermique 4 voué au rafraîchissement des bâtiments. « En vingt-cinq ans, le prix
de revient du watt photovoltaïque a considérablement baissé. De plus de 100 euros en 1975, il est aujourd'hui tombé aux environs de 2 euros », rappelle Jean-Claude Muller,
chargé de mission du département des Sciences et Technologies de l'information et de la communication (Stic) au programme Énergie du CNRS et ingénieur de recherche à l'Institut d'électronique du
solide et des systèmes (Iness) 5. La voie technique et industrielle la plus avancée ? Le silicium cristallin, un matériau abondant sur Terre, parfaitement stable et non toxique qui a
conquis plus de 93 % du marché. « L'avenir, concernant ces cellules dont les rendements
6 de conversion industriels atteignent 16 à 17 % sur de grandes surfaces, passera par une réduction de l'épaisseur des plaquettes et surtout des
coûts », poursuit le même expert. À moins que le silicium ne passe tout bonnement la main…

Daniel Lincot, directeur adjoint de l'Irdep, tient à la main trois couches de semi-conducteurs constitués d'oxyde de zinc et de colorant organique, composants pour le solaire
photovoltaïque.
© PIERRE, Xavier / CNRS Photothèque
Qui pour lui succéder ? Les cellules photovoltaïques « en couches minces » – des feuillets à base de diséléniure de cuivre et d'indium (CIS) de 2 micromètres d'épaisseur qui prennent la place
d'épaisses tartines de silicium de 200 micromètres – ont déjà fait acte de candidature. « Grâce à cette
technique, indique Daniel Lincot, directeur du Laboratoire d'électrochimie et de chimie analytique (Leca) 7 et directeur
adjoint de l'Institut de recherche et de développement sur l'énergie photovoltaïque (Irdep) 8, on atteint
des rendements en laboratoire d'environ 19 %, contre 25 % pour le silicium. Pour les modules photovoltaïques, des rendements de près de 12 % sont obtenus, qui se rapprochent des performances des
modules au silicium polycristallin. L'avantage du CIS est une diminution potentielle des coûts, du fait d'une technologie en couches minces. La préparation de ces cellules par électrolyse, sur
laquelle travaille l'Irdep, devrait permettre de nouveaux gains en la matière. » Léger problème : l'indium est rare sur Terre, mais en quantité largement suffisante pour
permettre le développement massif de cette filière.
Deuxième challenger : les matériaux nanostructurés, encore au niveau de la validation des concepts. Sans oublier les polymères photovoltaïques, eux aussi
« au stade des études fondamentales mais qui ont tout pour devenir une solution d'avenir séduisante et crédible »,
dit Jean-Bernard Saulnier. D'un coût de production raisonnable, dégradables (une vertu-clé au regard des impératifs du développement durable), faciles à manipuler parce que flexibles, ces
semi-conducteurs exclusivement composés de matériaux organiques n'offrent pour l'heure qu'un rendement de 3-5 % et une durée de vie limitée à 500-1 000 heures. Mais à long terme, sous réserve de
comprendre plus finement et de maîtriser leur mécanisme de vieillissement, on peut espérer les voir honorer leur contrat : produire 1 watt pour moins de 1 euro.
Même effervescence côté solaire thermique, tout l'effort visant à « doper le rendement des couches de verre piégeant la
chaleur », explique Gérard Guarracino, à la tête du département « Génie civil et bâtiment » de l'École nationale des travaux publics de l'État. Et bonne nouvelle : les futurs
capteurs thermiques ne seront plus d'un noir de mantille à faire pâlir même les plus verts. « Nous travaillons sur la
couleur (gris, bleu foncé, vert...) pour moins “bloquer” les architectes et les aider à intégrer plus facilement le solaire dans la façade des bâtiments. »
Mais pourquoi ne pas faire d'une pierre deux, ou plutôt trois coups ? De fait, les bien nommés composants hybrides photovoltaïques-thermiques, alias les PV-T, poussent lentement mais sûrement
leurs billes pour fournir simultanément électricité, chaleur et froid. Principe, malin, de ces capteurs multifonctionnels et opérationnels 12 mois sur 12 : récupérer, pour les rentabiliser, les
80 à 85 % de chaleur qui partent d'ordinaire aux oiseaux en les affectant à la ventilation des locaux et au chauffage de l'eau chaude sanitaire. Plusieurs prototypes sont en cours de
développement.
C'est ce qui s'appelle pratiquer la « cogénération énergétique », voire la « tri-génération ». Car on creuse désormais l'idée de jumeler le concept à d'autres composants en valorisant la montée
en température des cellules à la belle saison pour produire de la fraîcheur à partir de chaleur. Autrement dit, de remplacer les compresseurs mécaniques par des machines frigorifiques
exclusivement solaires et vingt fois moins énergivores. Troisième option, encore au stade expérimental : le rafraîchissement par évaporation combiné au solaire. Quèsaco? Un système de
déshumidification/ réhumidification de l'air extérieur (l'humidité est évacuée par la chaleur produite par les capteurs solaires), afin de parvenir à un abaissement de la température de l'air
entrant et un taux d'humidité satisfaisant constant à l'intérieur du bâtiment.
Voilà pour la production. Question stockage de l'électricité, « il faudra trouver, au-delà des vieilles batteries au plomb catastrophiques pour l'environnement, des moyens plus propres. De
nouveaux accumulateurs prometteurs, au lithium, sont apparus », plaide Jean-Bernard Saulnier. Pour le froid et la chaleur, « la principale barrière reste la durée, poursuit Christophe Ménézo. Nous visons l'échelle de la semaine ou de
la quinzaine, et non plus celle de la journée comme c'est le cas aujourd'hui via le stockage en ballon d'eau chaude, par exemple ». Pour
cela, pourraient se distinguer « des composants qui intègrent des matériaux à changement de phase encapsulés dans les
cloisons ou des procédés thermo-chimiques qui emmagasinent puis restituent la chaleur ou le froid sur commande ».
Pour s'affranchir des énergies fossiles, le solaire, par définition intermittent, ne sera pas seul aux commandes. Viendront l'épauler d'autres énergies alternatives et d'autres systèmes
innovants : géothermie, biomasse, éolien, pile à combustible… Il faut s'attendre, par conséquent, à une floraison de puits canadiens ou provençaux, systèmes géothermiques reposant sur la relative
inertie thermique du sol 9 et consistant à faire cheminer l'air destiné à la ventilation des habitations par un réseau de tuyaux enterrés qui se chargent soit de récupérer de la
chaleur en hiver (le principe du puits canadien), soit de rafraîchir les locaux en été (sa dénomination provençale). Il faut compter aussi sur le renfort des « pieux énergétiques », des
canalisations en U équipées de sondes géothermiques à l'intérieur desquelles circule de l'eau glycolée (additionnée d'antigel). De quoi, tout au long de la saison froide, puiser la chaleur
emmagasinée dans le sol durant l'été et, inversement, profiter pendant les beaux jours de la fraîcheur stockée sous terre. Pas mal non plus, pour ventiler naturellement la maison sans consommer
d'électricité, selon le site : la « cheminée solaire » 10, bien plus sobre qu'un engin mécanique quand le soleil est au rendez-vous, ou la « cheminée à vent » 11.
© Photos : CNRS-ENTPE Equiper les façades (à gauche) de capteurs solaires (à droite) : une solution d'avenir pour favoriser l'intégration des énergies renouvelables dans l'habitat et
réduire ses dépenses énergétiques.
Toutes ces technologies devront-elles équiper une maison pour la rendre autonome ? Non, deux ou trois suffiront. En revanche, cette production multi-source « locale » devra être gérée
efficacement par un système de contrôle-commande intelligent connaissant les caractéristiques dynamiques de l'habitation pour anticiper ses besoins en chaleur, en fraîcheur et en électricité au
gré des conditions climatiques intérieures et extérieures, et dialoguant avec l'ensemble des composants produisant et stockant l'énergie. , dit Jean-Bernard Saulnier. Autres stratagèmes pour
brider les déperditions de chaleur et muscler l'isolation thermique : des zones tampons peu ou non chauffées (garage, cellier...) aménagées côté nord ; des bassins de récupération des eaux de
pluie faisant baisser la température par évaporation ; des arbres plantés au sud pour ombrager la façade ; des poêles à bois et des inserts disposés au centre de la maison et associés à un réseau
de récupération et de distribution de chaleur sous forme d'air ; des composants pariétodynamiques (murs, vitrages, doubles-façades…) favorisant la ventilation naturelle en cas de poussée du
mercure et servant de récupérateur, éventuellement de stockeur de chaleur (pour les murs) quand la froidure sévit, etc.
Inutile de trop se ronger les ongles d'inquiétude en disséquant les oracles du Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (Giec). Des solutions fusent, supposant toutefois
autant de tournants technologiques, sociologiques, architecturaux et politiques. Seule une vraie volonté publique, et les moyens financiers ad hoc, permettra aux énergies renouvelables de se
faire une place au soleil. Le photovoltaïque représente, en cette fin 2005, 0,01 % de l'énergie consommée en France. PROGRAMME ENERGIE : UN CREUSET D'INNOVATIONS
Depuis près de vingt ans, le CNRS soutient les recherches sur l'énergie, via divers programmes interdisciplinaires (Pirdes, Ecotech, Ecodev…). Lancé en 2002 sous sa forme actuelle, le programme
Énergie, qui a reçu le soutien de la DGA et du ministère de la Recherche, est destiné à animer, coordonner et promouvoir, au sein du CNRS et dans les formations qui lui sont associées, les
recherches susceptibles de déboucher sur des modes innovants de production, de stockage et de gestion de l'énergie. Le programme Énergie repose sur trois principes : la réflexion prospective au
sein de groupes d'analyse thématique (GAT) ; les appels à proposition, destinés à animer, coordonner et promouvoir des domaines de recherche identifiés dans la phase de réflexion ; enfin, les
projets de recherche, d'une durée de deux ou trois ans, qui peuvent être considérés comme des laboratoires académiques sans murs, avec un objectif bien défini. Les principales avancées sont
expertisées et présentées lors d'un colloque annuel. La poursuite du programme se déroulera dans le cadre de la toute jeune Agence nationale de la recherche.
1. Unité mixte de recherche CNRS rattachée à l'Institut national des sciences appliquées (Insa) de Lyon, qui l'héberge, et à l'université Claude Bernard Lyon-I (UCBL).
2. Implanté à Savoie-Technolac et associant le CNRS, le CEA, le CSTB et l'École supérieure d'ingénieurs de Chambéry, l'Ines aura pour mission de dynamiser en France la recherche sur les énergies
solaires pour le bâtiment.
3. Un capteur photovoltaïque est constitué de matériaux semi-conducteurs qui transforment la lumière du soleil en énergie électrique.
4. Le capteur thermique absorbe les photons solaires et les transforme en chaleur, laquelle est transmise à un liquide ou à un gaz qui la transporte vers un réservoir de stockage d'énergie.
5. Laboratoire CNRS / Université Strasbourg-I.
6. Le rendement est la capacité d'un capteur photovoltaïque à transformer le rayonnement solaire en énergie électrique.
7. Laboratoire CNRS / École nationale supérieure de chimie de Paris / Université Paris-VI.
8. L'Irdep a été créé en janvier 2005 par le CNRS, EDF et l'École nationale supérieure de chimie de Paris.
9. Le sol, à partir de 2 mètres (et plus encore à partir de 4 mètres) présente une température moyenne à peu près stable sur l'ensemble de l'année (environ 10 °C).
10. Le rayonnement solaire est capté par un composant spécial qui chauffe l'air ambiant. Lequel, en montant dans la cheminée, circule entre 30 et 60 km/h. La dépression générée à l'intérieur de
l'habitat permet à l'air provenant d'un puits canadien ou provençal de circuler naturellement.
11. Le vent dominant, guidé et accéléré sur la partie supérieure de la cheminée, crée une dépression à l'intérieur du conduit et ventile l'ensemble de la maison.
Publié par Rémy Devaureix
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